L'Agenda du GIS

Camille Dugrand a lu pour Politique Africaine “Economie de la débrouille”

COMPTES-RENDUS, LECTURES
SYLVIE AYIMPAM, 2014, ÉCONOMIE DE LA DÉBROUILLE À KINSHASA. INFORMALITÉ, COMMERCE ET RÉSEAUX SOCIAUX

LU PAR CAMILLE DUGRANDCOUV 16x24 economie-5_19_Juin4

 

Compte-rendu paru dans « La revue des livres », Politique africaine 2015/1 (N° 137)

A lire aussi dans le Carnet de la revue Politique Africaine

 

Plongeant dans les méandres des marchés et des circuits commerciaux du Kinshasa d’hier et d’aujourd’hui, l’ouvrage de Sylvie Ayimpam enrichit considérablement les approches de l’économie urbaine et marchande dans la mégapole congolaise.

Anecdotes, scènes de marchés, récits livrés par les commerçants, etc., la longue immersion de l’auteure auprès de ceux qui animent le « petit commerce » vient nourrir des analyses approfondies du quotidien des citadins mobilisés dans des formes d’auto-emploi, au cœur d’activités dites « informelles » devenues dominantes à Kinshasa. Au long de ses pérégrinations, notamment au cœur de deux marchés de la ville – l’immense Grand marché, et celui de Mikondo – Sylvie Ayimpam saisit les contours complexes du champ du commerce de détail. Elle s’intéresse aux expériences des détaillants, mais aussi au fonctionnement de réseaux d’approvisionnement multiples et mondialisés, portés par une pléiade d’acteurs fournissant la ville en produits d’alimentation et en biens de consommation. Tous les maillons de la chaine commerciale sont analysés : détaillants, micro-détaillants, grossistes, semi-grossistes, réseaux d’approvisionnement régionaux et internationaux – de l’Asie du Sud-Est à la Belgique, en passant par les Pays-Bas et Dubaï –, rôle des multiples intermédiaires qui permettent d’acheminer les produits vers la capitale congolaise. Générateur de nouveaux métiers – tels les « par-colis », commerçants itinérants collectant leurs produits en milieu rural pour les revendre en ville, les bana kwata, intermédiaires entre grossistes et détaillants dans le cadre de la commercialisation de fripes, et autres « mamas-bonheur », spécialisées dans l’achat de grandes quantités de marchandises qu’elles revendent à crédit aux détaillants –, le « petit commerce » a aussi favorisé l’émergence de nouvelles figures de la réussite économique qui doivent notamment leur succès à leur art de la ruse dans le cadre d’activités situées à la croisée des chemins de la légalité et de l’illégalité. Il en va ainsi des « mamas-manœuvres » qui sont par-venues à s’imposer comme des intermédiaires incontournables entre colporteurs de produits par voie fluviale et revendeuses locales. Grâce à leur ingéniosité et leur réseau personnel d’interconnaissance, ces courtières se sont spécialisées dans le contournement des extorsions et des taxes fallacieuses sur les marchandises, imposées par les nombreux fonctionnaires d’État œuvrant autour des ports fluviaux.

Sylvie Ayimpam analyse « par le bas » les processus d’adaptation citadine à la « multicrise » congolaise. En ayant, par exemple, développé des formes de vente au micro-détail accessibles au plus grand nombre au cœur de tous les quartiers de la gigantesque mégapole, les détaillants permettent aux Kinois de continuer de vivre. L’auteure décrit encore l’ambivalence des liens sociaux qui se nouent au sein des milieux commerçants, où relations et échanges s’établissent sur des rapports d’endettement et de confiance. Sa plongée dans les marchés kinois campe une fine illustration de l’émergence de formes de sociabilité qui offrent aux commerçants une sécurisation face à la précarité, l’incertitude quotidienne et la fragilisation des cellules familiales éprouvées par la crise. Groupes de prière, « sociabilité cérémonielle » et tontines apparaissent alors comme des espaces de gestion des problèmes individuels par l’intermédiaire de la solidarité, de la convivialité, d’un cycle de la dette autour duquel se fondent des relations de confiance, d’entraide et d’assurance mutuelle.

L’auteure ne sombre jamais dans des approches simplistes. Elle décrit, au contraire, des relations sociales oscillant entre solidarité et rivalité, coopération et arnaque, soutien et violence, comme dans le cas, par exemple, des accusations de sorcellerie liées à des conflits interpersonnels parfois violents.

On peut toutefois regretter que la vie des marchés apparaisse parfois analysée en vase clos. En effet, l’ouvrage aurait pu fournir davantage d’informations quant aux relations quotidiennes se nouant entre commerçants et consommateurs ou sur la violence exercée au cœur des marchés par d’autres acteurs que les commerçants eux-mêmes, sur les vols, rackets, voire émeutes dont ces espaces – et singulièrement le Grand marché – sont le théâtre. Il en est de même pour ce qui est de la violence étatique. Si la violence policière est succinctement évoquée, celle de l’État et des autorités provinciales est quasiment absente. Qu’en est-il, par exemple, de ces épisodes lors desquels les autorités se proposent d’« assainir » la ville en incendiant ou en détruisant les activités des « petits » marchands « informels » ? Un intérêt plus soutenu pour ces questions aurait sans doute pu enrichir les analyses relatives à la violence ou aux comportements opportunistes attribués dans l’ouvrage à une « perte des repères moraux » (p. 249) dans une situation de pauvreté et de concurrence sur le marché de la débrouille. De tels comportements ne sont-ils pas également liés à la longue histoire d’un État établi sur des valeurs analogues et sur une violence faisant office de ressource politique, d’instrument pour gouverner et réguler les comportements des masses ?

L’ouvrage de Sylvie Ayimpam se clôt sur d’importantes réflexions à propos des « normes » et d’une informalité qui pose question. L’auteure démontre que, loin du désordre apparent, les citadins forgent de nouveaux principes et normes pratiques, de nouvelles modalités de sanctions et d’obligations contraignantes réduisant l’incertitude et consolidant une solidarité nécessaire pour continuer de vivre. Entre détresse et alternatives, violence et innovation sociale, la société kinoise plurielle et composite produit des reconfigurations normatives, de « nouvelles formes de gouvernance susceptibles de pallier la situation sinistrée léguée par l’État postcolonial » (p. 312). Revers de la médaille, selon l’auteure : la multiplicité de régulations concurrentes en ville tend à engendrer des conflits et une violence considérée comme « une des grandes limites de l’économie de la débrouille » (p. 313).