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Dominique Gentil a lu pour la Revue Tiers Monde “Economie de la débrouille”

 

Sylvie Ayimpam, Économie de la débrouille à Kinshasa. Informalité, commerce et réseaux sociaux, Paris, Éditions Karthala, 2014, 334 pages, ISBN : 978-2- 8111-0950-9, 28 euros

Paru dans Revue Tiers Monde 2015/1 (n° 221)

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Ce livre est une analyse approfondie et compréhensive de ce que l’on appelle encore « l’économie informelle » (alors que celle-ci est très organisée). L’auteur veut en rendre compte, sans la dénigrer ni l’idéaliser dans le contexte de Kinshasa qu’elle connaît bien, puisqu’elle en est originaire et que sa mère y était commerçante. Il en résulte une forte proximité avec son sujet de recherche, avec ses avantages et ses inconvénients, ce dont elle discute ouvertement (pp. 47-61).

Les enquêtes qu’elle a réalisées sur les circuits commerciaux en 2004-2005 ont été le fondement de sa thèse soutenue à Louvain. Mais, prévient-elle, ce livre est très différent de sa thèse, car il est aussi le fruit de recherches effectuées grâce à une participation postdoctorale à des équipes de recherche (Université de Provence et Cemaf), afin de réaliser d’autres enquêtes qui ont permis d’aboutir à une vision comparative et un approfondissement théorique. À partir d’une question simple – « comment, dans un contexte de crise économique et sociale durable, les citadins réinventent les moyens de leur survie à Kinshasa ? » –, l’auteure mène une ethnographie sur les réseaux commerciaux dans une ville et un pays qui subissent à la fois de fortes perturbations économiques et une déliquescence de l’État post-colonial, mais en les articulant à des questions théoriques sur la définition, la place et les évolutions du secteur informel, les réseaux sociaux et les modes de régulation par le bas.

Tout au long de son ouvrage, Sylvie Ayimpan a le souci de combiner enquêtes empiriques et réflexions théoriques mais aussi de mener une approche multidisciplinaire, historique, économique, sociale et politique.

Dès l’avant-propos, le ton est donné : on passe d’une chanson populaire : « Débrouillez-vous pour vivre », bien connue au Congo et en Afrique, à une citation de Braudel montrant que « l’existence de petites activités économiques indépendantes et précaires » n’est pas une spécificité des villes du Sud mais que ce phénomène « a accompagné depuis des siècles le processus d’urbanisation et l’essor du capitalisme, partout où il y a eu une croissance urbaine non accompagnée d’un véritable essor économique ». Après une introduction très riche (pp. 19-51), où l’auteur revient sur les définitions et concepts qui structurent son sujet (économie de la débrouille, économie informelle, régulation sociale) et les contextualise (l’État dans la mondialisation, le commerce et les réseaux sociaux à Kinshasa) tout en exposant sa méthodologie (lieux d’enquête, les commerçants et les habitants, l’implication des chercheurs), Sylvie Ayimpam remet Kinshasa dans son contexte : « l’histoire, les structures et les dynamiques urbaines » et justifie le choix de ses lieux d’enquête (le marché central et un marché relativement périphérique). La deuxième partie est consacrée à l’organisation des divers circuits de commercialisation, au clientélisme marchand, la vente à crédit et aux trajectoires des individus dans l’économie du quotidien.

La troisième partie, plus théorique, s’intéresse aux rapports entre « sociabilité et régulation », en insistant sur les tensions et les conflits, et en critiquant les visions binaires et idéalisées de l’informel.

La bibliographie est abondante (18 pages), même si on peut chicaner sur certains oublis, comme J. Charmes (sur l’informel), J.-L. Chaléard (sur les réseaux commerciaux), E. Le Roy (sur le pluralisme juridique), ou A. Touré (les petits métiers d’Abidjan).

La description des réseaux commerciaux, très divers (les produits vivriers, les produits congelés, les tissus, les fripes, les articles ménagers, les bijoux, etc.) est très minutieuse et très vivante. La mondialisation est bien illustrée par le commerce des tissus (du monopole du wax hollandais à l’apparition du « super soso » venu de Thaïlande et d’Indonésie, p. 157) ainsi que la montée des commerçants libanais, ouest-africains (sénégalais et maliens), chinois, indiens et pakistanais[1] Les modalités concrètes de contrebande et de corruption, notamment entre Brazzaville et Kinshasa, prennent des formes diverses, avec l’utilisation des voitures de handicapés ou de jeunes « romains », qui se jettent à l’eau avant d’arriver au port pour éviter les contrôles et rejoignent leurs commanditaires à la sortie d’un grand collecteur d’égouts et d’eau de pluie. Ceux qui sont intéressés par les diverses modalités de crédit « informel » ou de « tontines » retrouveront (pp. 228-242) des formes déjà connues ou voisines (les tontines à carte semblent ressembler aux banquiers ambulants rencontrés en Afrique de l’Ouest), mais la description des tontines muziki (une tontine récréative avec musique) et des likelemba, montre toute l’inventivité populaire et assure un « dispositif de protection solidaire contre les risques de l’existence dans un contexte de recul généralisé des solidarités familiales ». Et plus loin : « L’ordre oblatif et l’ordre marchand forment un ensemble cohérent dont l’articulation permet aux commerçants de reproduire les conditions sociales de leur activité. » (p. 247)

Mais l’auteure n’idéalise pas la situation. Elle analyse les tensions et les conflits, la duperie, la trahison et la violence, la montée des suspicions en sorcellerie, aussi bien chez les grands commerçants que chez les petits vendeurs de tomates ou de beignets. Elle décrit aussi les moyens de diminuer l’incertitude et l’insécurité et de régler les conflits.

Le huitième et dernier chapitre permet de mettre « l’informel en question ». L’informel n’est pas un « acte anti-institutionnel » (Jewsiewicki, 2002) mais un ensemble de pratiques pragmatiques, « de solutions informelles et originales » pour faire face aux défaillances de l’État postcolonial qui « n’a pas été en mesure de créer de véritables institutions de sécurité et de protection sociale indépendantes des structures communautaires et religieuses ou des associations privées ». À la suite des plans d’ajustement structurel et du départ des entreprises privées, la « désalarisation » de la capitale, aggravée par la Zaïrisation de 1973 et les pillages urbains, a créé une crise économique avec une « informalité » qui s’est installée au cœur de l’appareil administratif de l’État postcolonial qui fonctionne sur un mode néopatrimonial de redistribution clientéliste (p. 280). Cette défaillance du service public de l’État n’a fait que renforcer l’informel, le communautarisme religieux et le clientélisme, au détriment de la citoyenneté. L’informel « assure une réinvention de l’ordre social urbain » mais « cet ordre n’a rien à voir avec un ordre politique weberien, avec sa bureaucratie disciplinée, ses parlementaires élus démocratiquement, ses agents fiscaux ou encore son système judiciaire neutre » (Theodore Trefon). Ainsi, « Parmi les tentatives d’adaptation de la société civile kinoise aux contraintes politiques et économiques de la crise et l’invention des formes de solidarité sociale et de sécurisation économique, il y a la généralisation du petit commerce informel ». À travers cet ouvrage, l’auteur montre les formes de régulation par le bas, à la fois horizontales (les associations) et verticales (les grands du commerce font respecter les règles). Les agents de l’État participent d’ailleurs à cette régulation, à titre personnel. Mais cette régulation atteint aussi ses limites, avec « ses conflits, ses petites arnaques et autres tricheries ». Il reste nécessaire d’établir des normes légales éminentes et communes, respectant le pluralisme juridique. Mais ceci passe par la réhabilitation de l’État qui est à la fois incontournable, présent et absent et joue actuellement très mal son rôle de médiation entre le « haut » et le « bas » de la société (Jean-Marie Wautelet, « L’État entre économie populaire et reproduction inégalitaire », in Monde en développement, n° 143, pp. 11-26). Vœux pieux ou hypothèses réalistes ?

Dominique Gentil

Cemotev/Gemdev

[1] Le commerce des produits asiatiques, souvent de contrefaçon ou de contrebande, a tué l’essentiel des activités artisanales