L'Agenda du GIS

Hommage à René Vautier (1928-2015)

            Des très nombreux films tournés par René Vautier, qui vient de disparaître le 4 janvier dernier à 86 ans, on ne retient le plus souvent que Avoir vingt ans dans les Aurès (1972). Cette fiction construite à partir d’événements réels retrace la vie d’un commando de jeunes appelés, hostiles à la guerre mais conduits à participer à la répression, occasion de rappeler, dix ans seulement après les accords d’Évian, l’horreur de ce conflit, les violences qu’avaient subies les populations algériennes arabes et berbères mais aussi les « appelés du contingent », comme on disait alors. Convaincus ou forcés de se battre, certains d’entre eux ont résisté, comme le héros du film qui déserte en faisant évader un combattant de l’ALN prisonnier des Français. Ils ont, dans leur ensemble, contribué à l’échec du « putsch des généraux » de 1961, ce que montre également Avoir vingt ans dans les Aurès. On y saisit clairement la conception qu’avait René Vautier du cinéma, ce pourquoi il a réalisé de 1950 à 1995 quelque 180 films, de longueurs et de genres divers, dont un certain nombre furent censurés, perdus ou tellement projetés qu’ils finirent par s’effriter sous les dents des projecteurs1). L’historienne du cinéma Nicole Brenez résume dans le livre qui accompagne la réédition en DVD de Afrique 50, ce que visait René Vautier : argumenter « […] une vérité critique dans un débat visuel sans fin dont l’horizon serait un état plus juste du monde. »2 Cela impliquait pour lui « […] une autonomie des images, dont l’existence, le sens et la liberté qu’elles instaurent en propre doivent être protégés avec la plus vigilante intransigeance : un territoire symbolique et inaliénable installé dans le temps à partir duquel l’histoire pourra être établie. »3 

        Cette autonomie des images, la conscience que leur construction dans le cadrage et le montage doit être œuvre de liberté pour mieux montrer la réalité, que l’indépendance du cinéaste est garante de son engagement sous-tendent de bout en bout Afrique 50 (1950) et l’histoire rocambolesque de son tournage. Ce film, qui concerne au premier chef ceux qui s’intéressent à l’Afrique, est qualifié à juste titre de « premier film anticolonial français ». Répondant à une commande de la Ligue de l’enseignement qui souhaitait montrer aux élèves du secondaire « comment vivent les villageois d’Afrique occidentale française », René Vautier part tourner dans les colonies de cette région et se heurte très vite aux autorités coloniales qui veulent contrôler tout ce qu’il fait. Elles opposent au jeune cinéaste, décoré de la Croix de guerre à 16 ans pour faits de résistance, un décret pris en 1934 par Pierre Laval, le futur chef du gouvernement de Vichy alors ministre de l’Intérieur. René Vautier, évidemment refuse de se plier à cette exigence et continue à filmer clandestinement, aidé par des dirigeants du Rassemblement démocratique africain (RDA) et Kwame Nkrumah. Il parvient à faire passer en France ses pellicules mais les bobines sont saisies par le ministère de l’Intérieur. Il réussit néanmoins à en subtiliser environ un tiers qu’il monte tant bien que mal. Au final, Afrique 50, interdit en France jusqu’en 1996,  sera diffusé sans visa ni existence légale par diverses organisations : Jeunesse ouvrière chrétienne, Monde ouvrier, Union de la jeunesse républicaine de France, CGT, Union rationaliste, une amicale de prêtres ouvriers. Le film recevra le prix du meilleur documentaire mondial de jeunes réalisateurs, décerné par un jury présidé par Joris Ivens au Festival mondial de la jeunesse à Varsovie en 1950, et sera classé parmi les trois meilleurs documentaires de l’année 1950 par le jury des professionnels du cinéma du prix Louis Lumière4.

             Afrique 50 commence par montrer la vie quotidienne dans des villages africains et annonce d’emblée que « derrière le pittoresque se cache une grande misère. » Il souligne la faible scolarisation des enfants, la faiblesse des infrastructures sanitaires, en dépit de ce que prétend la propagande colonialiste. Puis arrive le drame : la destruction d’un village du pays Palaka, dans le Nord de la Côte d’Ivoire, l’assassinat de son chef, de plusieurs de ses habitants par la colonne Folie-Desjardins, envoyée punir des populations qui ne pouvaient ou ne voulaient payer l’impôt. Cette exaction fut loin d’être isolée et le commentaire, sur des images de ruines, de cadavres humains et animaux, évoque des « villages brûlés, des habitants massacrés, des corps abattus pourrissant au soleil, des Oradours qui s’appellent Dimbokro, Kétékré, Séguéla, Daloa, Bouaflé, une femme enceinte punie de deux balles dans le ventre, une enfant de neuf mois assassinée d’une balle dans la tête… » Et conclut : « La colonisation, c’est le règne des vautours. » Le film passe alors en revue les grandes compagnies coloniales qui tirent d’immenses bénéfices du travail des Africains et, reprenant les termes de l’abbé Barthélémy Boganda, futur Président de la République centrafricaine, fustige une administration « corrompue, raciste, machiavélique ». Afrique 50 se conclut sur une note plus positive : le développement des luttes anticoloniales et les combats communs des peuples français et africains. Revoir Afrique 50 aujourd’hui, 65 ans après qu’il a été tourné, rappelle, quoi qu’en prétendent les tenants des « bienfaits de la présence française »5, ce que fut réellement la colonisation, jusque dans les années 19506, en un temps où René Moreux, fondateur de l’influent Marchés coloniaux, qui deviendra Marchés tropicaux et méditerranéens, pouvait écrire : « La constituante [de 1946], en proposant le suffrage universel dans tout l’empire, sans distinction ni réserve, en plaçant sur le même pied civique la négresse à plateau et notre ouvrier d’usine, le sorcier soudanais et M. Joliot-Curie a, par le ridicule de ses propos, déjà fait rebrousser chemin à l’opinion publique… »7 À la fois document sur l’Afrique rurale et réquisitoire contre l’exploitation et la brutalité militaire, ce film immobilise un moment de l’histoire africaine qu’il convient de ne pas oublier.

             Très lié à l’Algérie, pendant les années de lutte puis après l’indépendance, René Vautier lui a consacré, outre Avoir vingt ans dans les Aurès, plusieurs autres films. Ce que l’on sait moins est qu’il a également réalisé des documentaires sur l’Afrique australe. Le (très) court métrage Le Glas (1969) évoque, en n’utilisant que des photos de statues et d’une peinture, la pendaison en 1968, sous le gouvernement de Ian Smith, de trois combattants de la Zimbabwe African People’s Union (ZAPU), James Dhlamini, Victor Mlambo and Duly Shadreck. L’impact de ce film tient à la force du texte lu par le réalisateur sénégalais Djibril Diop Mambety. Frontline (1976), documentaire long métrage, est consacré, lui, à l’Afrique du Sud. Réalisé avant le soulèvement de Soweto à partir d’images d’archives et d’entretiens. Il montre ce qu’était ce pays pendant une des époques les plus dures de l’apartheid et explique notamment la logique infernale du travail migrant et des « bantoustans ». Il dénonce le soutien des puissances occidentales (dont la France) au gouvernement du Parti national, ainsi que la propagande déployée en 1974  par le Premier ministre Balthazar Vorster pour « vendre » sa stratégie d’« ouverture » et de dialogue avec les pays africains indépendants. Un des moments forts de ce film est un entretien entre Vorster et un journaliste non identifié, au cours duquel s’étalent toute la morgue et l’arrogance d’un des plus féroces exécuteurs de l’apartheid.

            René Vautier s’en est allé mais, heureusement, plusieurs de ses films sont désormais disponibles en DVD8. Ils maintiendront le souvenir d’un cinéaste engagé et intègre qui s’est, au péril de sa santé et de sa liberté, attaché à défendre les libertés, notamment en Afrique. L’héritage de René Vautier est encore riche d’informations et d’enseignements pour les africanistes d’aujourd’hui.

 Denis-Constant Martin

8 janvier 2015

  1. Comme l’un de ses premiers, Un homme est mort, documentaire retraçant les luttes ouvrières de Brest en avril 1950, dont l’histoire est racontée dans la belle bande dessinée que Kris et Étienne Advodeau ont publiée sous le même titre (Paris, Futuropolis, 2006
  2. Nicole Brenez, « René Vautier, devoirs, droits et passion des images », dans  René Vautier, Michel Le Thomas, Afrique 50, des massacres de la colonisation / De sable et de sang, aux naufragés des temps modernes, Paris, Les mutins de Pangée, 2013 : 94-106 ; citation p. 106.
  3. Id., p. 103.
  4. La saga d’Afrique 50 est précisément relatée dans le livre cité en note 2.
  5. Voir la polémique suscitée par la loi n° 2005-158 du 23 février 2005 « portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés », dont l’article 4, finalement retiré, insistait sur le « rôle positif » de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord.
  6. Il invite à relire le livre d’Yves Benot : Massacres coloniaux, 1944-1950, la IVe République et la mise au pas des colonies françaises, Paris, La découverte, 2001.
  7. Cité par Yves Benot, Les députés africains au Palais Bourbon, Paris, Éditions Chaka, 1989.
  8. René Vautier, Michel Le Thomas, Afrique 50, des massacres de la colonisation / De sable et de sang, aux naufragés des temps modernes, Paris, Les mutins de Pangée, 2013 (livre accompagné d’un DVD contenant Afrique 50 et De sable et de sang, de Michel Le Thomas, consacré à la ville minière d’Akjoujt en Mauritanie) ; René Vautier en Algérie, 15 films de René Vautier, 1954-1958, Paris, les mutins de Pangée, 2014 (contient, entre autres, Avoir vingt ans dans les Aurès, Le Glas et Frontline) ; ces documents peuvent être commandés à : http://www.lesmutins.org/