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Jean Pierre Mpiana a lu pour la revue L’Homme “Economie de la débrouille”

Sylvie Ayimpam, Économie de la débrouille à Kinshasa. Informalité, commerce et réseaux sociaux, Préface de Jean-Marie Wautelet. Paris, Karthala, 2014, 334 p., bibl., ill. (« Hommes et sociétés »)

Lu par Jean Pierre Mpiana

Paru dans la revue L’Homme 2015/2 (n° 214)

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Cet ouvrage présente une pensée complexe, qui se nourrit de plusieurs sources disciplinaires, à la fois de l’économie, de la sociologie, de l’anthropologie, de l’histoire et de la science politique. Je ne chercherai pas ici à suivre cette pensée à partir de ces multiples sources d’inspiration, mais tenterai de l’appréhender essentiellement à partir des référents de la sociologie, discipline qui m’est familière. Pour peu que l’on soit, en effet, sociologiquement attentif, on comprend que les matériaux que présente l’auteure, sur les activités économiques de la débrouille observées dans les marchés de la ville de Kinshasa, lui ont servi de prétexte pour analyser les formes de sociabilité et de régulation sociale dans une société en « multicrise ». Car l’entrée par le champ de l’économie questionne les modes concrets de (ré)invention du lien social et de sa stabilisation, dans un pays en proie à des mutations dues à la défaillance de l’État et à une crise socio-économique profonde.

Sylvie Ayimpam inscrit la débrouille dans un autre schème d’intelligibilité, en déconstruisant le concept d’informalité qui la sous-tend généralement. Elle s’éloigne, en effet, des approches économicistes et de celles mettant en avant le caractère illégal de ces activités. Elle montre que, sans s’inscrire uniquement dans la rationalité mercantiliste individualiste occidentale, ni exclusivement dans celle d’autosubsistance communautariste africaine, l’économie de la débrouille permet à ceux et celles qui l’exercent de réinventer au quotidien leur manière de vivre [23] Véritable phénomène social total, la débrouille couvre « un vaste champ de pratiques […] où les dimensions économiques, sociales, politiques, culturelles sont enchevêtrées » (p. 25). Les petites activités économiques qui la constituent assemblent des logiques sociales diverses (p. 30). Son « métissage culturel en fait l’observatoire à la fois de cette informalité et des transformations sociales en cours » (id.).

Pour rendre compte de ce changement socio-culturel, l’auteure a adopté une posture qui renvoie dos à dos les perspectives prescriptives (que je qualifierai de misérabilistes) et les perspectives axiologiques (que je qualifierai de populistes). Elle appréhende la débrouille telle qu’elle se pratique et telle qu’elle est vécue par ses protagonistes, en montrant qu’elle met en interaction différents acteurs déployant une diversité de logiques, mobilisant une pluralité de normes, tantôt dans une dynamique de coopération, tantôt dans celle de l’affrontement. Le décentrement du regard sur l’économie de la débrouille opéré dans cette étude conduit l’auteure à articuler, dans une même dynamique, l’économique et le social. Elle a, de ce fait, considéré les innombrables liens sociaux qui facilitent la pratique des activités hétérogènes constitutives de cette économie et, inversement, les modes opératoires qui génèrent à leur tour des liens sociaux d’un type singulier. Elle analyse également l’économie de la débrouille par les formes de sociabilité qu’elle engendre et qui la déterminent, et s’appesantit sur les multiples relations sociales que tissent continuellement les petits commerçants et qui fondent leurs activités. Celles-ci mettent en interaction plusieurs acteurs, notamment les fournisseurs, les petits commerçants, les intermédiaires divers, ainsi que les agents de l’État. Ces réseaux relationnels, pour produire un profit (matériel ou symbolique), demandent à chacun de ces acteurs un investissement permanent, personnel et financier, sans lequel cette économie de la débrouille se fragiliserait.

Ces réseaux relationnels ont des piliers essentiels tels que la confiance, la redistribution et la réciprocité. Ils engagent les acteurs dans ce qu’Alain Marie [24]  appelle la logique de la dette, faite des créances et des arriérés, des avances et des restitutions, des prêts et des remboursements, rendant chaque membre du réseau d’échange et de partage à la fois créancier et débiteur. Dans cette perspective, la sécurisation du revenu individuel passe par la création de ces liens d’appartenance à des réseaux et à des collectifs associatifs. En outre, cette sociabilité est traversée par des tensions et des conflits de toutes sortes. Les transgressions des normes, la tricherie, la défection, l’arnaque, les accusations de sorcellerie (etc.) présentes dans le microcosme de l’économie de la débrouille en font une arène où s’affrontent des acteurs aux intérêts également divergents. Elles laissent planer l’incertitude non seulement sur l’activité économique, mais aussi sur l’ensemble des rapports sociaux.

Finalement, lorsqu’on parcourt l’ouvrage, il est aisé de constater la centralité de la question de la régulation sociale, dans la mesure où elle interroge les processus de maintien du lien social dans un contexte de crise profonde. Il s’agit, en d’autres termes, de se demander comment se maintiennent les interactions entre différents acteurs impliqués dans le petit commerce dans une situation d’anomie apparente, où l’État, du fait de sa déliquescence, n’est plus capable d’imposer ses normes ? En réponse, Sylvie Ayimpam part du postulat que toute activité produit ses propres règles et les sanctions y afférentes [25] pour avancer que, de la même façon, chaque activité de l’économie de la débrouille génère ses propres normes, tant en ce qui concerne l’approvisionnement que la commercialisation des produits, voire le partage des bénéfices. En même temps, chacune est influencée par des règles définies en dehors d’elle, et est de ce fait un champ semi-autonome [26]L’économie de la débrouille se caractérise aussi par le sur-pluralisme normatif [27], rendu possible par l’instabilité de l’environnement économique, politique et social, la pluriactivité, la mobilité et le clientélisme généralisé : elle est régie à la fois par les normes officielles, les normes sociales, les normes professionnelles et les normes pratiques qui stabilisent les interactions qu’elle engendre. Toutes ces normes font l’objet de négociations et d’arrangements qui déterminent les modalités de leur application, donnant lieu finalement à ce que l’auteure appelle, à la suite de Reynaud, les « règles effectives ». À ce propos, il convient de souligner la place capitale occupée par les intermédiaires de tous poils et par les agents de l’État dans les négociations des normes que l’auteure a identifiées dans son étude. Ces normes et négociations y afférentes génèrent toute une économie morale fondée sur la confiance et la capacité de mayele, cette forme d’intelligence qui englobe la négociation, l’arnaque, l’escroquerie, la roublardise, le chantage, l’opportunisme, en bref ce que l’on appelle coop dans le jargon kinois.

On retrouve dans cet ouvrage les quatre axes majeurs de l’analyse sociologique du système social, à savoir les rôles, les conduites, les normes, les valeurs, abordés dans la perspective plus féconde de la sociologie contemporaine. À son actif, en effet, l’Économie de la débrouille à Kinshasa relève des sociologies constructivistes qui dominent la discipline depuis plus d’une vingtaine d’années. Ces nouvelles sociologies récusent à la fois les excès de l’individualisme et de l’holisme méthodologiques. Elles ne considèrent pas que l’homme est totalement libre, ni totalement contraint dans ses actions. Elles mettent plutôt l’accent sur l’imbrication des acteurs et des structures dans la constitution du social, ce qui correspond à la dualité du structurel, selon la formule d’Antony Giddens [28]pour qui le social est à la fois contraignant et habilitant.

Cette pensée est très présente dans ce travail, et ce, à deux niveaux. Tout d’abord, Sylvie Ayimpam réussit à concilier l’analyse des aspects individuels et collectifs du petit commerce, et à bien montrer que l’intérêt individuel du commerçant n’exclut pas la coexistence d’autres motivations plus collectives (p. 285). Dans cette même veine, la pratique individuelle du petit commerce et les interactions qui y sont associées ne peuvent être comprises qu’en les intégrant dans leur dimension collective en tant que codes sociaux (p. 24). Ensuite, l’auteure examine les modes de construction de la relation entre les enjeux pour les acteurs et les règles du jeu à respecter dans le processus de régulation observé à Kinshasa. Règles du jeu manipulables et modifiables par ces mêmes acteurs, mais qui s’imposent également à eux (p. 289).

Il demeure néanmoins des questions pendantes. En effet, un ensemble de préoccupations soulevées incite à aller plus loin dans la réflexion. J’en indiquerai trois ici. Du point de vue de l’auteure, le sur-pluralisme normatif constaté dans le champ du petit commerce, les conflits de régulation et les violences qui en résultent contraignent défavorablement le développement des activités commerciales et la sécurisation de l’existence. Raison pour laquelle l’étude débouche sur un appel à la macro-régulation, éminente et souveraine, qui pourrait s’imposer à toutes les formes de régulation secondaires. Et cette fonction, toujours selon l’auteure, ne pourrait être remplie que par l’État dont l’une des prérogatives régaliennes est la régulation au niveau national (p. 312). Cette prise de position appelle deux observations. L’une est relative aux incidences de la macro-régulation sur la nature des activités du petit commerce : ne risque-t-elle pas, en effet, de reconfigurer voire dénaturer l’économie de la débrouille qui, par définition, se montre rétive à toutes les formes de régulation formelle, institutionnelle, comme cela a été d’ailleurs largement souligné dans l’ensemble de ce travail ? L’autre observation concerne la matérialité de cette macro-régulation dans un contexte où l’État, lui-même, se nourrit de cet informel ou de ce sur-pluralisme normatif (je dirai de cette anomie). Comme je l’ai écrit ailleurs [29], la prolifération normative participe de la stratégie de reproduction de l’État central qui, par cette permissivité, se libère des pressions d’une population qu’il a totalement abandonnée [30]

La deuxième préoccupation que soulève cette étude est elle aussi d’ordre politique. Il s’agit du lien entre l’économie de la débrouille, avec les règles pratiques qui la sous-tendent, et le piétinement du processus de construction d’un État moderne démocratique. Ce type d’État postule la participation ou la mobilisation citoyenne, ainsi que l’éthique des services publics et de la redevabilité des dirigeants. Il me semble que l’émergence, l’enracinement et l’extension (expansion) de l’économie de la débrouille retardent sinon obstruent ce processus. En effet, la culture de survie qu’elle a développée dans la masse étouffe ses capacités revendicatives et dispense les dirigeants, à tous les niveaux, de procurer des services publics de qualité à la population.

Enfin, la troisième préoccupation est d’ordre analytique, je dirai, épistémologique. Avec cette étude, il est apparu que l’informalité, loin d’être seulement inscrite dans l’économique, est un phénomène social total au sens maussien du terme. Elle aurait, en reprenant cette fois Pierre Bourdieu, généré un habitus qui enserre le quotidien non seulement des pratiquants, mais de l’ensemble de l’univers social kinois. Si nous faisons l’hypothèse de l’existence de hors-champs, c’est-à-dire d’espaces sociaux régis par d’autres logiques, d’autres rationalités et d’autres règles, ne pouvons-nous pas relativiser la puissance heuristique de l’informalité appréhendée comme code social ?

Jean-Pierre Mpiana Tshitenge

[23] Cette imagination au secours de la conjoncture, constatait….

[24] Cf. Alain Marie, ed., L’Afrique des individus. Itinéraires…

[25] Cf. Jean-Daniel Reynaud, « Les régulations dans les…

[26] Cf. Sally Falk Moore, « Law and Social Change : The….

[27] Cf. Jean-Pierre Olivier de Sardan, À la recherche des…

[29] Cf. Jean-Pierre Mpiana Tshitenge, « Entre faillite…,

[30] Ainsi, pour l’exprimer comme Giorgio Blundo : « au….

[28] Anthony Giddens, La Constitution de la société. Éléments…