L'Agenda du GIS

Les TIC : terrain des rapports de domination de genre et de leur transgression

Les technologies de l’information et de la communication (TIC) forment un ensemble d’outils, d’infrastructures et de logiciels qui structurent autant qu’elles sont le produit des politiques et fonctionnements de la société de l’information. Ces technologies, qui regroupent les ordinateurs, les mobiles et l’Internet permettent autant la circulation de savoirs que celle de corps humains par organisation du trafic interposée. L’hypothèse de cet article est qu’en Afrique les impacts néfastes des TIC et les inégalités de genre se conjuguent, aggravent les rapports de domination, les accélèrent et peuvent, paradoxalement, créer des espaces où des savoirs non dominés de femmes émergent.

Des résultats de recherche ont été mobilisés afin de nourrir cette hypothèse qui émane d’observations réalisées en 2004 dans la province du Cap Occidental en Afrique du Sud auprès de deux organisations de femmes, et entre 2006 et 2008 en Afrique de l’Ouest auprès de trois associations de jeunes. Ils découlent également d’entretiens menés en décembre 2008 et en janvier 2009 au Cap en Afrique du Sud et à Dakar au Sénégal auprès de 31 personnes appartenant à 28 organisations de femmes ou féministes, d’instituts de recherche travaillant sur le genre, ayant accès à l’Internet, disposant ou non des sites Web, et d’organisations centrées sur la création numérique, le soutien aux droits des paysans ou à la trithérapie mais ne travaillant pas dans une perspective de genre.

Les premiers résultats de l’enquête de terrain ont été éclairants. Les interlocuteur.trices des deux pays ont exprimé leur faible conscience des enjeux de la société de l’information. La majorité des femmes et de leurs organisations utilise des techniques, infrastructures et logiciels dont elles ne connaissent ni les propriétaires, ni les politiques associées. En Afrique du Sud, c’est le sujet-même de l’objet de recherche, Internet, qui a été considéré comme déplacé. Son accès est vu comme cher et la priorité politique est davantage axée sur l’aggravation des écarts de richesse, le chômage, la pauvreté, l’accélération des violences sexuelles et politiques, l’affaiblissement des mouvements sociaux, y compris féministes, l’expression démesurée et publique du masculinisme et du traditionalisme. Au Sénégal, c’est l’adjectif « politique » adossé au terme visibilité et l’utilisation du terme « féminisme » qui ont fait blocage. En revanche, l’usage des TIC pour le genre ou pour l’égalité a suscité un engouement quasi général. Selon les organisations interrogées, les TIC permettent de rendre compte du lien entre pauvreté et résistance, violences et détermination, discriminations sexistes et justice, dette et informalité.

Les TIC au service d’un pouvoir mondialisé et masculin

Le contexte de naissance et des usages des TIC confirme ces ambiguïtés. Le terme « société de l’information » a été investi par les organisations internationales et en particulier l’ONU qui a organisé, aux côtés du secteur privé, (les entreprises de télécommunications ou de prestations informatiques) le marché des usages des TIC. Ce marché alimente un secteur économique mondialisé et accéléré – le commerce électronique, le marché des télécommunications et des machines informatiques et logiciels – qui occupe le 2e rang mondial en termes de budget après celui de l’armement (Castillo, 2001). Les femmes y nourrissent une main d’œuvre « bon marché », notamment dans les centres d’appel, en télétravail (De Clercq, 2004). En outre, les femmes sont sous-représentées dans toutes les structures de décision du secteur des TIC et ont relativement peu de contrôle et d’influence sur les processus de prise de décision (Marcelle, 2005 : 231-252). Elles sont invisibles dans la plupart des débats qui traversent la question de l’appropriation citoyenne des TIC (Shade, 2002), ce qui signifie qu’elles investissent peu les organisations ou les institutions de recherche qui débattent des obstacles et avantages du développement des réseaux sociaux numériques, des blogs, de la brevétisation numérique, des logiciels libres et autres espaces virtuels qui sont le plus souvent qualifiés d’émancipatoires ou au contraire mettant en danger la liberté des personnes. Enfin, la grande majorité des contenus diffusés au moyen des TIC sont écrits par des hommes et surtout diffusés par des hommes (Genderlinks, 2002).

L’Afrique du Sud et le Sénégal se montrent à cet égard particulièrement intéressants à étudier. Ils sont considérés par le « Nord » comme étant au « Sud » et sont la cible de financements promouvant à la fois l’égalité de genre et la lutte contre la « fracture numérique de genre ». Or, les périodes d’après-colonisation que ces deux pays connaissent se caractérisent par une recrudescence des violences de genre et une radicalisation des relations de pouvoir avec l’Occident, dans le sens où la mondialisation met les États en situation de concurrence dans tous les secteurs économiques, incluant celui des télécommunications. Cette concurrence connaissant des dérégulations endogènes se joue désormais également sur le terrain épistémique entre Occident, Extrême et Moyen-Orient qui se servent notamment du territoire africain pour faire valoir sinon chacun leur rhétorique, du moins leur vision du monde. On assiste à des croisades idéologiques, à des batailles de savoirs, y compris par logiciels, réseaux numériques ou bouquets satellites interposés, qui font « violences épistémiques » (Spivak, 1988).

Cette précipitation des violences, économiques et épistémiques, engage à faire un parallèle entre post-colonisation, appareillage numérique et politiques institutionnelles à rhétorique égalitaire. Ce parallèle permet d’élargir le constat des simples reproductions des inégalités de genre du réel sur le terrain du virtuel, ou de l’aggravation de ces inégalités dans le secteur économique par TIC interposées, pour faire le constat que les TIC alimentent et produisent de nouveaux rapports de domination basés sur une hiérarchisation des savoirs, entre États, entre États et populations, et, au sein des populations, entre genres. Ces rapports de domination s’établissent sur des inégalités épistémiques, où l’importance de l’invisibilité des savoirs propres des femmes est centrale.

Usages des TIC des organisations : entre subalternité et transgression

Malgré ce contexte jugé hostile, des organisations de femmes ou féministes d’Afrique du Sud et du Sénégal utilisent les TIC, pour être « plus proches de leur public ». Il existe des poches d’innovation qui partent du constat que la diffusion dans le virtuel de contenus créés par des populations de la base, et en particulier des femmes, peut, voire sert à, rendre visibles des interprétations des relations existantes de pouvoir.

En Afrique du Sud en particulier, et depuis une dizaine d’années, des récits individuels ou collectifs de femmes, pour leur grande majorité noires, séropositives ou pauvres, sont collectés par des organisations de femmes, selon une démarche initiale de revalorisation de la mémoire. L’objectif de ces organisations est de diffuser des savoirs invisibles de femmes. Il s’agit de laisser la parole à celles qui, socialement, ne l’ont pas : les subalternes. Les récits collectés épousent les contours d’une épistémologie du point de vue (Harding, 1991), permettant au « témoin » d’exprimer une opinion sur l’environnement dans lequel elle vit, de le situer, de l’analyser ou encore de poser les termes de revendications ou d’alternatives.

 Conclusion

Les usages des TIC par les organisations de femmes ou féministes en Afrique du Sud et au Sénégal peuvent être caractérisés par un état de croisement. D’un côté, elles répondent aux prescriptions pressantes des décideurs des politiques de TIC et de l’autre, elles expérimentent la transgression au moment où elle se présente. Cette situation conjugue reproduction des schèmes dominants de la société de l’information à des fins concrètes de visibilité ou de financement et production d’opportunités d’entrave à la consolidation des systèmes de domination. Les terrains virtuel et réel créent paradoxe.

Ce même paradoxe invite à opérer des croisements entre inégalités de genre et autonomie, subalternité et transgression.

 Joelle Palmieri, Docteure en Sciences politiques,

Membre associée de LAM

Eléments bibliographiques

Castillo, Jasen, Tellis, Ashley J., Lowell, Julia, Center, Arroyo, Munoz, Jorge et Zycher, Benjamin (2001), Military Expenditures and Economic Growth, London, Rand.

De Clercq, Lize (2004). « Les mouvements de femmes placent le ’genre’ à l’agenda de la société de l’information ». Bruxelles : Ada online.

GenderLinks (2002). Gender and Media Baseline Study (GMBS). GenderLinks.

Harding, Sandra (1991). Whose Science? Whose Knowledge? Thinking from Women’s Lives. New York : Cornell University Press, Ithaca.

Kergoat, Danièle (2000). « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe ». In Hirata, Helena et alii (ed.) (2000). Dictionnaire critique du féminisme. Paris : Puf.

Marcelle, Gillian (2005). “Thinking BIG to Accelerate Gender Equality and Transformation in the ICT Arena”. In Gender and the Digital Economy – Perspectives from the Developing World. Saga Publications.

Shade, Leslie Reagan (2002). Gender & Community in the Social Construction of the Internet. New York : Peter Lang.

Spivak, Gayatri Chakravorty (1988). Can the Subaltern Speak?. New York : Columbia University Press.