L'Agenda du GIS

Madagascar : quelle sortie de crise ?

Le 17 janvier 2009, Andry Rajoelina organise à Antananarivo le premier meeting de contestation dirigé contre la dérive autoritaire et affairiste du chef de l’État Marc Ravalomanana, réélu en 2006 dans des conditions avalisées par la communauté internationale. Le 24 janvier, il annonce aux manifestants la formation imminente d’un gouvernement dit de « transition ». La « révolution orange »1 investit la rue, essentiellement dans la capitale. Le 31 janvier, son leader se proclame chef de l’Exécutif devant une foule galvanisée. La « crise malgache » commence. Elle suscite plusieurs dizaines de médiations internationales menées par un rassemblement hétéroclite d’États et d’OIG aux objectifs divergents, constituant le GIC-M. Ce Groupe international de contact pour Madagascar devient le Groupe international de soutien pour Madagascar à partir de la fin officielle de la crise en décembre 2013. Lors de la première réunion à Antananarivo de ce conglomérat rebaptisé, le 9 juillet 2014, celui-ci comprend l’Union africaine (UA), la Troïka de l’Organe de coopération en matière de politique, de défense et de sécurité de la SADC2, les membres du Conseil de sécurité des Nations unies, la Commission de l’océan Indien, le Marché commun de l’Afrique orientale et australe, le Secrétariat des Nations unies, l’Organisation internationale de la Francophonie ainsi que l’Union européenne. L’UA joue le premier rôle dès 2009, à l’initiative d’une Afrique du Sud épaulée par le voisin mozambicain et inscrivant préférentiellement ses interventions dans le cadre de la SADC. Le gouvernement sud-africain est ainsi à l’origine de la Feuille de route de normalisation institutionnelle adoptée par toutes les factions – à l’exception de celle de l’ancien président Didier Ratsiraka – les 16-17 septembre 2011. La crise malgache fait ainsi fonction de levier pour diversifier une diplomatie d’influence articulée à cette Renaissance africaine dont l’Afrique du Sud entend assurer le leadership.

La parenthèse de la crise est officiellement refermée par les élections présidentielles et législatives du 20 décembre 2013. Hery Rajaonarimampianina est élu président de la République de Madagascar et les partenaires bilatéraux et multilatéraux reconnaissent le nouveau pouvoir. Madagascar réintègre l’AGOA.3 En vérité, rien n’est réglé.

Quid d’une Quatrième République dans laquelle le chef de l’État4 ne dispose d’aucune majorité législative officielle ? Le parti présidentiel Hery Vaovao ho an’i Madagasikara (HVM : Force nouvelle pour Madagascar), créé le 29 mai 2014, ne constituait jusque-là qu’une association fondée pour organiser la campagne présidentielle de 2013. Ladite association n’avait présenté aux élections législatives aucun candidat. Le Président élu, lui-même ex-proche de Andry Rajoelina, était un homme délibérément sans parti. Le succès acquis, il a fallu composer avec une arène politique dont la structuration parlementaire et partisane restait acquise dans les termes de la Feuille de route. Les ralliements ultérieurs ne se sont pas avérés suffisants pour constituer une majorité, d’où les tentatives actuelles de négociation d’un « pacte-mémorandum de stabilité » au contenu encore énigmatique, avec un nombre mal éclairci de députés. Le 26 mai 2015, le Président a échappé à une motion de destitution votée par l’Assemblée nationale puis déclarée irrecevable par la Haute Cour constitutionnelle. Les députés contestataires ont ouvertement remis en cause l’intégrité de cette dernière et la question de sa compétence elle-même a été aussitôt soulevée, ajoutant un chapitre à la juridicisation extrême des conflits politiques malgaches. Le 3 juillet suivant, une motion de censure n’est rejetée que de quelques voix. Le Sénat n’est toujours pas en place, contrairement aux dispositions de la nouvelle Constitution adoptée par référendum le 17 novembre 2010. Dans ce paysage chaotique, les résultats des élections communales du 31 juillet pourraient introduire un début d’implantation territoriale pour le parti présidentiel HVM, qui conquiert une moitié des municipalités.

Bref, des institutions incomplètes et se dénigrant publiquement devant un peuple harassé.5 Le mécontentement social adopte, comme souvent à Madagascar, des formes protestataires qui sont autant d’expressions biaisées de la colère, rarement exemptes de manipulations : intensité des feux de brousse, implication désabusée de bien des ruraux dans l’éradication des essences précieuses des parcs nationaux de la côte est, grève de plusieurs semaines du personnel des domaines et de celui de la compagnie aérienne nationale Air Madagascar.6

La reprise économique se fait attendre : infrastructures plus que jamais déficientes du fait du ralentissement des financements extérieurs durant la crise, concentration des IDE sur de grands sites miniers à faibles effets induits et sur la prospection des hydrocarbures. Les années de « transition » ont favorisé la cristallisation d’une économie mafieuse extérieure à la version canonique de la politique du ventre. La rente de l’exportation illégale du bois de rose échappe pour l’essentiel aux dirigeants actuels, de même que les revenus générés par l’abattage industriel du bétail volé, lequel correspond actuellement à 40 % du volume de la viande bovine consommée7 dans la seule Communauté urbaine d’Antananarivo (3 millions d’habitants environ).

Le risque d’implosion du politique est réel, posant sans doute pour la première fois la question de la fragilité structurelle de l’État. Il n’y a plus d’homme providentiel installé dans la matrice symbolique des monarchies sacrées.8 Il n’y a plus de pyramide unifiée des tutelles clientélistes. Madagascar est au pied du mur, comme l’atteste l’éditorial publié le 3 mars 2015 par Ndimby A. dans le quotidien en ligne Madagascar-Tribune.com : « Trouver nos marques dans la mondialisation ».

  1. Andry Rajoelina se réfère aux aspirations démocratiques des manifestants ukrainiens de novembre-décembre 2004. L’omniprésence de la couleur orange dans ses meetings scénarise une logique esthétique d’extraversion en cohérence avec l’une des facettes référentielles de la jeunesse tananarivienne.
  2. SADC : Southern African Development Community.
  3. African Growth and Opportunity Act : la réintégration de Madagascar au bénéfice de l’AGOA (accès au marché américain sans droits de douane ni contingents) est officialisée par le United States Department of Commerce le 15 décembre 2014.
  4. La magistrature suprême était briguée par 49 candidats, parmi lesquels 33 ont été agréés par la Cour électorale spéciale créée dans le cadre de la Feuille de route.
  5. En 2012, 91,2 % de la population vivait avec un revenu par tête ne dépassant pas 2 $ / jour, Madagascar. Systematic Country Diagnostic, August 25 ; 2015, The World Bank Group. URL : http://documents.worldbank.org/curated/en/2015/08/24969037/madagascar-systematic-country-diagnostic. Site consulté le 12.09.15.
  6. Grève d’une quarantaine de jours chez Air Madagascar : reprise du travail le 17 juillet 2015. Grève de deux mois du personnel des domaines : reprise du travail le 10 août 2015.
  7. Voir M. Pellerin, Madagascar : gérer l’héritage de la transition. Consultance pour la DAS – 28/10/14. URL : http://storage.canalblog.com/27/55/448497/100057792.pdf. Site consulté le 12.09.15.
  8. Voir D. Galibert, Les gens du pouvoir à Madagascar. État postcolonial, légitimités et territoire, Paris, Karthala, 2011, 591 p.