Les rencontres Audio

Décrire des réalités complexes au-delà des stéréotypes techniques, médiatiques, humanitaires ou politiques ; réflexions à partir du cas soudanais

Rencontre RTP 2010

Recherches et débats : réinventer l'Afrique? / Bordeaux

Intervenants:

Agnès de GEOFFROY, Maria GABRIELSEN, Giorgio MUSSO, Raphaëlle CHEVRILLON-GUIBERT

Présentation de l’atelier

Organisé par Alice FRANCK, UMR Prodig, Paris 1 et Raphaëlle CHEVRILLON-GUIBERT, CmH, Université d’Auvergne

 

 

Le Soudan constitue un cas d’étude emblématique des stéréotypes et des prismes de perception occidentaux souvent récurrents aux sujets des pays africains. Les mots ne manquent pas en effet pour qualifier la longue litanie des malheurs dont souffre l’Afrique en général et le Soudan en particulier. En bonne place au palmarès des régimes autoritaires, corrompus, illégitimes et violents, le Soudan fait également bonne figure sur la liste des pays les plus pauvres touchés par des catastrophes humanitaires. Sous l’effet des informations et analyses d’une poignée de journalistes, activistes, experts et hommes politiques, le cœur des opinions internationales bat sporadiquement pour les quelques quarante millions de soudanais, découvrant périodiquement quelque désastre perçu au prisme d’une grille de lecture ethnique ou religieuse, pour l’oublier dès que l’actualité internationale passe à d’autres sujets « brûlants ». Ces perceptions « occidentales » du Soudan colorent les discours de condamnation et les sanctions économiques dont fait l’objet le pays depuis la prise de pouvoir du régime militaro-islamiste en 1989. Elles déterminent les modalités d’une politique d’assistance longtemps réduite à la forme quasi-exclusive d’une aide d’urgence, stimulent l’ampleur des interventions humanitaires et les orientent sur des régions bien spécifiques (Sud Soudan et Darfour). Enfin, elles dessinent des approches politiques singulières conçues en termes de « peace culture », « good governance » et « state building ».

Plus à l’Est, en Extrême et au Moyen Orient, le Soudan est perçu bien différemment. Il apparait comme un vaste marché économique à conquérir où nombreuses sont les richesses naturelles ou agricoles à acquérir et les opportunités d’investissement. Ainsi dans ce pays champion de « l’Afrique mal partie » aux yeux de la communauté occidentale, les alliances économiques se multiplient pourtant. Avec la Chine par exemple qui, profitant du boycott des démocraties industrielles, de l’absence de mobilisation de sa société civile à l’égard des conflits sud-soudanais et darfourien et forte de sa politique de non ingérence, a tout d’abord fait du Soudan le fer de lance de son industrie pétrolière en Afrique. La rente pétrolière aidant, le partenariat économique entre les deux pays se diversifie, touchant aujourd’hui des secteurs comme la construction et l’énergie mais faisant aussi du Soudan un nouveau marché pour les produits finis chinois. Plus proches géographiquement et culturellement, les pays du Golfe, investissent également de manière croissante dans un pays qu’ils se sont longtemps limités à considérer comme un potentiel grenier à denrées agricoles et une source appréciable de main d’œuvre instruite et qualifiée. Leurs engagements divers (investisseurs, maîtrise d’œuvre, etc.) dans les nombreux projets immobiliers de la capitale soudanaise et notamment dans les projets dits de « haut standing » témoignent du renforcement de ces liens économiques anciens.

Le Soudan n’est qu’une illustration parmi d’autres de la coexistence d’une multiplicité de points de vue et d’intérêts alimentant les discours et modelant les approches politiques et économiques des pays africains « pauvres ». Nourries d’autres contextes mais mobilisant les mêmes registres, il est en effet aisé de retrouver ces perceptions à propos d’autres pays africains. Mais ces perceptions et pratiques orientales ou occidentales interfèrent et se combinent avec une réalité (dans notre exemple) soudanaise en grande partie « endogène » qui a aussi sa propre dynamique interne, pour donner une « réalité complexe » qui est l’objet d’étude des chercheurs et dont aucun stéréotype – occidental ou oriental – ne peut rendre compte.

On comprend dès lors combien le chercheur en sciences sociales s’intéressant à ces pays évolue en terrain glissant. Comment peut-il aborder des objets déjà situés au cœur de discours nombreux et variés, appréhendés à travers de multiples prismes de perceptions contradictoires et donc particulièrement exposés, voire « pollués », mais qui constituent par là-même des enjeux importants de connaissance scientifique ? Dans la perspective de ces réflexions, nous trouverions particulièrement intéressant de réunir des chercheurs de diverses disciplines des sciences sociales afin d’examiner, à propos de différents objets « surexposés » relevant de la réalité soudanaise contemporaine (les dernières élections générales d’avril 2010, le conflit du Darfour, l’évolution de la situation au Sud Soudan, les transformations socio-économiques et urbanistiques de Khartoum, etc.) les différentes grilles de lecture : locales / internationales (occidentale /orientale) et de leurs interférences / oppositions, et de les confronter à ce que des travaux d’analyse et de terrain entrepris par des chercheurs peuvent en dire.