Les rencontres Audio

Glissement de Terrain Atelier 1/4 : Justice spatiale et dérapages contrôlés

Rencontre RTP 2010

Recherches et débats : réinventer l'Afrique? / Bordeaux

Intervenants:

Chloé BUIRE, Philippe GERVAIS-LAMBONY, Karine GINISTY, Sophie MOREAU, David BLANCHON

Présentation de l’atelier

Organisé par Sophie MOREAU, Université de Paris Est.

 

Nous souhaitons dans cet atelier prolonger une réflexion entamée dans les ateliers « glissements de terrains » de 2006, en nous intéressant aux sentiments et motivations du chercheur face aux terrains africains. Nous avons voulu croiser cette interrogation avec celle menée par le Gecko depuis 2006 sur la justice spatiale.
La rencontre avec l’Afrique passe par une confrontation avec les inégalités entre les sociétés, largement décrites en termes d’inégalités de développement, de plus et mieux ici (en France), moins et pire là-bas (en Afrique). Sur le terrain, l’observation, parfois le partage de la souffrance, de la violence et de l’arbitraire, l’appréhension de la profondeur des inégalités externes et internes aux sociétés africaines et des mécanismes qui les perpétuent laisse rarement indifférent. Cette confrontation provoque, à des degrés inégaux selon les chercheurs, un sentiment d’injustice, que l’on peut considérer comme un puissant moteur scientifique, parce qu’il génère des questions fondamentales auxquelles les sciences humaines cherchent à répondre. Pourquoi cette souffrance ? Pourquoi en Afrique et pas ailleurs ? Pourquoi lui ou elle, et pas un ou une autre, et pas moi ? Comment y remédier ? Chaque chercheur décline à sa manière ce questionnement et tente d’y répondre, décrivant autant de figure d’une géographie engagée.
La plus affirmée consisterait à changer de casquette : combien d’étudiants géographes, voire d’enseignants ou de chercheurs se sont-ils orientés vers l’action humanitaire, les ONG de développement, les programmes de coopération ? Une voie possible, plus timide sans doute, est celle d’une géographie humaniste, dans laquelle le chercheur plein d’empathie pour son terrain veut restituer le regard et le vécu de la société qu’il étudie. Ce projet est porteur de choix méthodologique, comme le travail sur de petits espaces, des approches ethnographiques attentives aux pratiques locales. La tentative est illusoire, toujours imparfaite, biaisée, voire instrumentalisée, mais néanmoins féconde, porteuse de résultats moins partiaux que partiels.
Entre les deux se situe une géographie critique qui permet peut-être de contrôler le dérapage, en s’attachant à décrire les processus de domination au nombre desquels entre la production de l’espace lui-même, puisque l’organisation territoriale, les flux et réseaux sont à la fois reflets et matrices des inégalités sociales. Cette attitude invite à analyser les politiques menées au nom du développement, de la réduction des inégalités ou injustices en déconstruisant les modèles sur lesquels elles sont conçues, en évaluant leurs effets spatiaux et sociaux, en les replaçant dans un ensemble de processus qui retravaillent ces inégalités. La ville a été pour nous un espace privilégié pour ce type d’analyse, particulièrement en Afrique australe, où le projet des sociétés post apartheid a été de construire un espace plus juste.
Reconnaître le sentiment d’injustice comme un des moteurs du travail du géographe en Afrique, amène à placer ce travail dans une démarche éthique, mais celle-ci pose questions : ai-je raison d’être indignée par une situation donnée, quant la société que j’étudie la valorise ? Selon quelles valeurs penser une organisation sociale et spatiale plus juste ? Comment articuler la diversité des valeurs que révèle l’étude des sociétés africaines avec une éthique universelle ?