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Glissement de Terrain Atelier 2/4 : Glissements amoureux

Rencontre RTP 2010

Recherches et débats : réinventer l'Afrique? / Bordeaux

Intervenants:

Philippe GERVAIS-LAMBONY, Jean-Luc PIERMAY, Sophie MOREAU, Marie MORELLE, Jean-Fabien STECK, Judith HAYEM

Présentation de l’atelier

Organisé par Philippe GERVAIS-LAMBONY, Gecko, Université de Paris Ouest Nanterre

 

 

Ce que l’on appelle « terrain » n’existe pas en soi. C’est une relation construite, vécue et évolutive entre un chercheur, des lieux et des gens. Cette relation a une dimension affective parce que se tissent des liens humains, c’est pourquoi il n’est pas absurde de comparer cette relation à une relation amoureuse. Nous nous inspirerons, pour développer cette idée, de Roland Barthes qui dans Fragments d’un discours amoureux (1977) décompose les figures du discours amoureux : autant de bris de langage et d’actions qui parsèment la vie de l’amoureux. Ainsi, quelques mots pourront être retenus par les intervenants à l’atelier : le ravissement (ou coup de foudre du premier contact), le vouloir-saisir (l’amoureux cherche à comprendre l’autre et reste toujours sur sa faim), le désir de s’abîmer (de disparaître en l’autre, de se fondre), la compassion (pour le sujet aimé quand on le voit dans la peine), le désir d’union (jamais assouvi).

 

Dans l’ensemble, et c’est pourquoi la démarche s’applique bien dans le cas de terrains « exotiques » pour le chercheur européen, on comprend qu’il est question d’une relation à l’Autre, à la fois souffrance et bonheur de cette altérité, à la fois aussi physique et psychologique. Et toute une part de la difficulté de la recherche de terrain vient du désir de se fondre en l’autre qui conduit pourtant toujours à soi. Faire du terrain est souvent, de fait ou par choix, une tentative de glissement hors de soi, mais si l’on adopte le pessimisme proustien on comprend que cette sortie est impossible : « Les liens entre un être et nous n’existent que dans notre pensée. (…) malgré l’illusion dont nous voudrions être dupes et dont, par amour, par amitié, par politesse, par respect humain, par devoir, nous dupons les autres, nous existons seuls. L’homme est l’être qui ne peut sortir de soi, qui ne connaît les autres qu’en soi, et, en disant le contraire, ment » ( Albertine disparue , page 34).

Le point commun à toute expérience de terrain quelque soit la discipline est aussi l’évolution de la relation, et là aussi il y a glissements : rencontre, passion, sentiment d’intimité, perte, jalousie, retour, sentiment d’incompréhension, nostalgie (parce que lieux et gens changent, parce que nous changeons ou plus exactement que le moi passé lié au terrain de jadis ou de naguère a disparu et que donc la relation ne peut plus être la même), éventuellement rejet ou éloignement. C’est pourquoi il sera particulièrement important de faire intervenir dans l’atelier des chercheurs à des stades différents de leur vie scientifique.

 

On pourra aussi s’interroger sur les conséquences d’une telle relation amoureuse au terrain : elle interdit sans doute l’objectivité, elle favorise l’engagement (qui sont peut-être des glissements hors du rôle du chercheur ?), mais elle ouvre bien des portes et surtout elle donne du bonheur (au moins autant qu’elle fait souffrir). Qui, de toutes manières, n’a pas envie de « tomber amoureux », même sachant les risques encourus ?