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Les sciences du politique face au sida : le Sud ne perd pas le Nord

Rencontre RTP 2010

Recherches et débats : réinventer l'Afrique? / Bordeaux

Intervenants:

Anthony BILLAUD, Elise DEMANGE, Moritz HUNSMANN, Perrine BONVALET, Guilaine THÉBAULT DIAGNE

Présentation de l’atelier

Organisé par Fred Eboko (UMR 912 IRD-INSERM-U2 Marseille/ CEAN – IEP Bordeaux).

Depuis le milieu 1980 et l’avènement de la pandémie du sida en Afrique, les sciences sociales ont réalisé des avancées constantes. En se fondant sur les postures et emprunts disciplinaires qu’exige la recherche sur le sida, les sciences du politique ont apporté des contributions et des éclairages décisifs (Eboko, 2005a) que ce double atelier se propose de présenter.
Des instances internationales aux arènes politiques et sociales locales, en passant par l’étape centrale des (dé)régulations étatiques, l’apport des sciences sociales a déconstruit des idées reçues puis construit des problématiques multi-niveaux qui rendent compte des progrès de la connaissance scientifique des sociétés africaines en prise avec « la globalisation », via l’action publique contre le sida.

De l’intime au politique, de la prévention à la prise en charge des patients, des directives internationales aux modèles de réponses nationales, l’atelier que nous proposons vise à instruire le procès d’une gouvernance mondiale localisée. Les enjeux contemporains qui marquent l’évolution de la lutte contre le sida (Samb et al., 2009) placent l’épicentre de la pandémie (l’Afrique subsaharienne) au cœur de recompositions sectorielles (santé/sida) de l’ordre/désordre mondial et dessine des « Afriques » différentielles au sein de la polyarchie qui guide la lutte contre le sida au niveau international.

Les années 2000 marquent le début d’un engagement international plus fort dans la lutte contre le sida dans les pays du Sud. Problème de sécurité, « bien public mondial », les interprétations du sida ont évolué et conduit ce problème à progressivement devenir un « problème public international ». La première Assemblée Générale des Nations-Unies consacrée au VIH/SIDA en 2001 est suivie d’une déclaration d’engagement des pays du Nord comme du Sud, mais aussi par la création du Fonds Mondial de lutte contre le sida. Officiellement lancé en 2002, le Fonds Mondial est un mécanisme de financement original, aux fonds d’origine multilatérale, et dont l’affectation se fait au sein de chaque pays récipiendaire par un « mécanisme de coordination pays ». Celui-ci est composé d’acteurs locaux (associatifs, politiques, étatiques) et internationaux (bailleurs) ou transnationaux (firmes).
Le PEPFAR, créé en 2003, constitue le dernier engagement international d’importance. Programme américain destiné à quinze pays du Sud, il est la source de financement bilatérale la plus importante de l’action contre le sida, avec 15 milliards de dollars de financement initial sur cinq ans (Patterson, 2005). Quels sont les effets, les interactions, entre ce renouveau de l’engagement au niveau international et les réponses nationales à l’épidémie ?

La décennie 2000 a également inauguré un retournement des paradigmes internationaux qui organisent la riposte au sida. Le processus dit de Scaling Up (« passage à l’échelle ») marqué par la massification de l’accès aux médicaments contre le sida, promu dès le début de cette décennie 2000, a ouvert de nouveaux chantiers politiques internationaux en même temps que de progrès sensibles pour l’accès des patients des pays du Sud aux antirétroviraux (ARV) et à la prévention.
A la suite de la Thaïlande, du Brésil ou encore de l’Inde, les pays africains ont pu bénéficier des fenêtres d’opportunité créés par les mobilisations internationales pour une couverture sanitaire améliorée contre la pandémie (Coriat, 2008). En 2001, moins de 1% des patients africains avaient accès aux ARV. A la fin de l’année 2008, près de 40% d’entre eux sont sous trithérapies (Eboko, Abé, Laurent, 2010). De manière très variable, les pays africains se sont arrimés à cette dynamique internationale. Du Botswana où plus de 85 % des patients éligibles ont accès aux traitements aux pays qui se situent en dessous de la moyenne des besoins en termes de traitements et de prévention, la situation de l’Afrique subsaharienne dessine un paysage composite.

Cette évolution du paysage de la lutte contre le sida ne s’exprime pas seulement au niveau international, mais aussi des actions publiques nationales. L’accès aux antirétroviraux pose par exemple de nouvelles questions aux pouvoirs publics, comme celle de la normalisation de l’accès et de l’articulation au système de soins. Mais au-delà de ces enjeux « sectoriels » propres à la lutte contre le sida, l’investissement croissant des acteurs internationaux et transnationaux (telles les ONG du Nord) dans l’action contre le sida en Afrique questionne la production de l’action contre le sida dans les pays du Sud (Souteyrand et al., 2008).
La confusion et le déni semblent caractériser la plupart des premières réponses africaines à cette épidémie qui met en cause les fondements mêmes des pouvoirs publics (Dozon et Fassin, 1989). Sous l’impulsion des acteurs internationaux, notamment onusiens, se mettent en place des programmes conçus sur la scène internationale pour les pays du Sud, conduisant dans les pays africains à la mise en place de « modèles dissonants » d’action publique (Eboko, 1999, 2005 ; Eboko, Owona Nguini, Enguéléguélé, 2009).

Les relations entre acteurs internationaux, du Nord et du Sud se sont aujourd’hui complexifiées. Les modèles internationaux qui circulent sont plus nombreux, issus directement des acteurs internationaux ou fondés sur des expériences du Sud – les modèles brésiliens, ougandais et thaïlandais de lutte contre le sida. Les idées en circulation entre le Nord et le Sud, mais aussi entre pays du Sud, suivent des modalités de plus en plus nombreuses (réseaux associatifs, religieux, échanges officiels entre acteurs étatiques) et semblent s’intensifier.

Cet atelier se propose donc d’étudier la production d’une action publique, celle de la lutte contre le sida, dans un contexte fortement transnationalisé et multi-niveaux. Au-delà de l’action contre le sida et des pays du Sud, il s’agit donc de questionner les évolutions de l’action publique aujourd’hui, alors que les espaces nationaux se décloisonnent et que les dynamiques globales pèsent de plus en plus sur les actions publiques nationales (Fontaine et Hassenteufel, 2002 ; Fouilleux, 2003).

Ce questionnement se décline en trois axes de réflexion :

– Les enjeux internationaux de la lutte contre le sida : quels sont les nouveaux enjeux internationaux de l’action contre le sida ? Financements, brevets, production des directives internationales questionnent les relations de pouvoir sur la scène internationale et la crise financière internationale entraîne des inquiétudes sur la pérennité des financements à destination des pays du Sud.

– Les dynamiques de la circulation des idées et des acteurs : comment la circulation des idées et des acteurs du Nord au Sud, entre pays du Sud (voire du Sud au Nord) donne forme aux actions publiques nationales, participent au changement de l’action publique ? Quelles sont les modalités de ces réseaux transnationaux (coalitions de cause, coopérations institutionnelles, partenariats associatifs) ?

– L’institutionnalisation de l’action publique au niveau national : Quelles sont les configurations d’acteurs au niveau national, et quelle est la place des acteurs internationaux et transnationaux ? Quelles sont les modalités d’appropriation de modèles internationaux, de pratiques importées ?