Les rencontres Audio

Plurilinguismes et démocraties

Rencontre RTP 2010

Recherches et débats : réinventer l'Afrique? / Bordeaux

Intervenants:

Mahamadou KONTA, Abel KOUVOUAMA, Tassadit YACINE, Patrice YENGO

Présentation de l’atelier

Organisé par Michèle Leclerc-Olive (Sociologue, Réseau Acteurs Émergents/ARTESS/IRIS/CNRS-EHESS).

Dans de nombreuses régions du monde, la dernière décennie du XXème siècle a été marquée par des réformes de décentralisation et/ou par la création de pouvoirs publics locaux. Dans les pays du Sud, ces réformes ont en général bénéficié du soutien de la communauté internationale, au motif que cette nouvelle organisation politico-administrative serait plus à même de contribuer au développement local. Mais on attend également de ces décentralisations qu’elles contribuent au renforcement de la démocratie, en « rapprochant le pouvoir de la population ». Mais, dans certains cas, comme au Mali par exemple, en décentralisant une administration dont la langue officielle est le français, la réforme a rendu plus visibles qu’auparavant les problèmes de langue auxquels ces jeunes démocraties sont confrontées : alors que la langue officielle est le français, la majorité de la population parle d’autres langues dans la vie quotidienne et au sein des conseils des collectivités territoriales. En démultipliant les lieux de rencontre entre les locuteurs de ces langues orales et les normes linguistiques de l’administration, ces réformes ont rappelé avec force que la reconnaissance des langues et leur usage dans la vie publique est une question éminemment politique.

La question des langues a acquis ainsi à la fois une visibilité et une légitimité qu’elle n’avait peut-être pas jusqu’ici. Dans le même temps, les problématiques se sont également diversifiées. On peut identifier au moins trois niveaux ou trois significations de l’intérêt accordé à cette question des langues. Pour ce faire, il convient de distinguer plurilinguisme et multilinguisme. Suivant en cela les recommandations de l’Observatoire Européen du Plurilinguisme , nous réservons le terme multilinguisme aux cas où plusieurs langues sont parlées sur un même territoire. La notion de plurilinguisme est réservée aux situations où les locuteurs eux-mêmes parlent plusieurs langues et où cette compétence est non seulement valorisée mais encouragée.
Revenons aux trois problématiques des langues annoncées. C’est d’abord la problématique de la défense de la diversité : chaque langue est perçue comme un trésor singulier (voire comme un patrimoine) ; le plus vieux métier du monde serait la traduction, jamais parfaite et toujours nécessaire.

Deuxième problématique : les revendications linguistiques sont étroitement associées à des revendications identitaires. À cette problématique est le plus souvent associée la question de l’apprentissage de ces langues et de leur reconnaissance dans l’enseignement formel.
Parce que certains locuteurs ne jouissent pas de la reconnaissance minimale dans l’espace social ou politique, que la sauvegarde de leur langue n’est pas assurée par sa dynamique propre, ils formulent des revendications, protègent leur trésor ou … changent de langue. Le politique se donne ici comme un espace de domination, un espace où s’expérimente un déficit de reconnaissance, un espace de conflits, de rapports de force, où la langue est d’abord un signe d’appartenance, avant d’être un moyen de communication avec l’autre. Ces deux approches n’ont pas besoin de la distinction proposée plus haut, à la différence de celle que nous souhaitons retenir.

La troisième problématique, sans doute moins répandue et plus innovante est celle de la pluralité linguistique dans l’espace public politique. Ici, la traduction n’est plus seulement une affaire de spécialistes ; elle n’est plus une pratique exceptionnelle destinée à établir des ponts, des passerelles entre des langues considérées idéalement comme des isolats, mais à l’inverse, une dimension constitutive de l’espace politique lui-même et, partant, de l’enseignement et de la réflexivité de chacun.
Elle met aussi l’accent sur les expériences et les pratiques générées par le pluralisme des langages techniques qui concerne autant les situations stabilisées de monolinguisme que les autres.
Cette troisième approche n’est pas cependant complètement étrangère aux deux précédentes : elle en inclut les objets mais à partir d’une perspective qui insiste sur l’histoire, sur les processus, sur les pratiques, et sur la dimension proprement politique en ce que celle-ci repose sur un dilemme  que les approches en termes de patrimoine ou de revendication de reconnaissance ignorent le plus souvent : s’exprimer semble requérir la fragmentation linguistique, alors qu’à l’inverse comprendre l’autre pousse à rechercher l’homogénéisation.

L’atelier propose de rassembler et de confronter des recherches qui documentent cette problématique du plurilinguisme telle qu’elle est concrètement expérimentée, notamment dans ces nouveaux contextes de création de pouvoirs publics locaux.